S’orienter après avoir passé la présidentielle américaine en France

November 10, 2016

Quand je me suis endormie le 8 novembre, les bureaux d’élection commençaient à fermer leurs portes aux États-Unis. L’élection m’a rendu exténuée. Je suis sûre que c’en est de même pour la plupart des Américains. Mais j’ai regardé des sites web, examinant les prédictions, comment Clinton allait remporter les différents états pour gagner la présidentielle. J’étais soulagée. Parlant avec une amie, je lui ai dit qu’on pouvait se voir le jour suivant pour boire un coup, soit pour fêter la victoire de Clinton, soit pour faire semblant qu’on vit dans le pire des univers parallèles. Celui-ci était avec l’air un peu moqueur, comme si cette réalité ne passerait jamais.

Le matin qui suit je pensais préparer une vidéo pour l’un de mes cours, qui parlerait de la première présidente femme aux États-Unis. C’était 7h15 le 9 novembre quand ma sonnerie m’a éveillée. J’ai baillé en attrapant mon portable. Sûre d’apprendre que c’était officiel — que Clinton a bien remporté la présidentielle — j’ai déverrouillé l’écran, fébrile mais calme. Statut après statut chargeaient. La mention de l’État de Floride partout, accompagné par la panique, mon fil était bondé d’un effarement cinglé. Et moi, ma hâte joyeuse est devenue lugubre. Rien n’a eu du sens. J’ai trouvé une carte électorale en direct. Trump était en tête mais il y avait toujours un morceau d’espoir. On prédisait avec 99 % de sûreté que Trump gagnerait. Je me suis dissociée.

J’ai partagé le lien avec deux amies. Une heure plus tard, c’était fini. Une notification est apparue d’une amie, disant que Trump a eu 276 votes électoraux. Il serait le prochain président. J’échangeais des messages avec d’autres amis — ainsi que ma soeur — aux États-Unis. À ma soeur j’ai confié que j’ai eu aucune idée comment je ferais pour donner trois heures de cours, lesquelles commenceraient dans l’heure. On parlait du fait que les chiffres montraient que 52 % des femmes blanches ont pu voter pour Trump et comment elle était au bord d’une crise de panique depuis 22h — c’était maintenant 2h du matin chez elle.

Il a fallu trouver la force pour me prêter aller à l’université. Ici et là je pleurerais pendant un instant, me ressaisissant un instant plus tard. Ça va aller, j’essayais de me dire, descendant de mon immeuble. Dans la rue quelques larmes s’échappaient davantage mais il pleuvait — donc, ça va. La toute première chose qu’on m’a dit en arrivant à l’université était « je suis terriblement désolé, » d’un ton tout à fait sincère, comme si ma famille est morte. J’ai répondu avec l’humour. C’était mon mécanisme d’autodéfense : faire semblant que ce ne fût pas réel.

Quand même j’ai pu sentir la pitié emmenant de tout autour de la salle.

Après mes trois premiers cours je suis rentrée chez moi où j’ai lâché un peu de force qu’il me fallait pour me tenir droite. Même si c’était aux États-Unis que cette hargneuse actualité venait d’achever, je n’ai voulu plus que d’y être. Du monde me demandait ce que je pensais, mais je n’en ai rien su. Je n’ai pas pu me rendre compte de ce qui se passait. Là, au moins j’aurais pu y faire face avec d’autres qui auront besoin de surmonter aussi cette présidence. Mais ici, on me soutient, mais en gros je me sens isolée. Ici, on trouve l’empathie. On est tous désolé que j’aie maintenant un président qui me hait, qui hait mes amis. On me demande si je veux y rentrer, de ce que je vais faire, de ce qui va se passer avec l’économie, si on va avoir vraiment un mur, de la possibilité d’une guerre.

Je trouve que depuis hier matin, je regarde beaucoup plus souvent les réseaux sociaux. Je me sens connectée à un monde des autres qui subissent la même confusion, le même chagrin que moi. C’est là où on exprime aussi leurs sentiments, de comment on va progresser. Plus de six mille km de chez moi, c’est en parcourant des articles et des vidéos que j’arrive à m’orienter.

Et pour l’instant, j’ai peur. Trump bâtissait sa campagne sur une fondation de haine. Mais ça commence à changer. On ne voit plus sur son site web la proposition d’interdire tous musulmans d’entrer dans le pays. Dans son discours après le résultat, il parlait de vouloir réunir encore une fois tous les Américains. Je me demande quel futur est bâti sur une telle fondation ? Qu’est ce qui se passera s’il réussit à convaincre même plus de la population américaine de le suivre ? Va-t-on lâcher la choque et le dégoût qu’on en témoigne actuellement ? Est-ce que ce navrant état de haine va devenir le nouveau normal ?

Ce sont les réseaux sociaux qui me soulage pour le moment, qui me disent que je ne suis pas fou d’être si abasourdie, si bouleversée. Mais je me demande si c’est aussi les réseaux sociaux qui vont fatiguer l’enjeu.

Chaque fois que je pense à un/e ami/e ou aux gens que je connais qui vont subir pendant la présidence de Trump, il m’arrive une vague de tristesse désespérée. C’est le jour après et tandis qu’il continue de pleuvoir qu-dehors, tandis que je sois à six mille km de mon pays, tandis que je continue à rafraîchir la page — je me sens moins ébouriffée de cette actualité. Il y a quelques jours, j’ai assisté à une conférence des relations culturelles franco-allemandes. On parlait du fait que même si on quitte son pays, le soi qui est lié à son pays ne se quittera jamais. Voire, la plus qu’on essaie de laisser leur nationalité, la plus que c’est présent. Je suis américaine et je la resterai, n’importe où je suis. Et ainsi, je sais que ma génération est forte, qu’on va lutter contre la haine et contre ceux qui incitent la terreur.

Bref : ça ne va pas. Mais on en sortira ensemble.